Le témoignage d’Alex Grandeau, ou la faillite morale de l’ « antiterrorisme » d’exception
Il existe des témoignages qui ne relèvent plus de l’opinion, mais du verdict moral. Celui d’Alex Grandeau — connu sous le nom d’Histislam — appartient à cette catégorie rare et dérangeante : un récit qui oblige à regarder en face ce que des lois font aux innocents, et surtout à quel type d’inhumanité elles ont ouvert la porte. En espérant que cela change…
Professeur agrégé d’histoire-géographie, issu d’une famille juive ashkénaze marquée par la Shoah, converti à l’islam par cheminement intellectuel et spirituel, Alex Grandeau n’a jamais prêché la haine, ni la rupture, ni la violence.
Il a au contraire tenté, jusqu’au bout de ses forces, de construire des ponts.
Et pourtant, certains ont jugé acceptable — acceptable — de geler les avoirs d’un homme atteint d’un cancer du cerveau en phase terminale, le réduisant à zéro euro, au moment même où il luttait pour survivre.
Islamophobie et antisémitisme : le même acharnement, deux visages
L’histoire d’Alex Grandeau est celle d’un paradoxe que peu veulent affronter :
il a subi l’islamophobie et l’antisémitisme simultanément.
En 2018, une première lettre anonyme l’accuse d’« islamisme », de prosélytisme imaginaire, d’endoctrinement d’élèves.
Aucune preuve. Aucune enquête concluante.
Mais une carrière durablement fragilisée.
Quatre ans plus tard, une seconde lettre, plus grave encore, le menace de mort en tant que juif, le compare à Samuel Paty, vise son père comme « rabbin sioniste ».
Résultat : établissement fermé, protection policière, peur, silence institutionnel.
Le cancer, puis le coup de grâce administratif
Octobre 2023.
Alors que la Palestine est à nouveau ravagée, Alex Grandeau s’effondre physiquement.
Diagnostic : cancer du cerveau, chirurgie lourde, chimiothérapie, radiothérapie, traitements épuisants.
Puis vient l’absurde absolu.
En pleine maladie, en arrêt longue durée, alors qu’il tente simplement d’acheter un vêtement pour se protéger du froid, il découvre son compte bancaire à zéro euro.
Le lendemain, un courrier tombe :
gel des avoirs pour “apologie du terrorisme”.
Aucune contextualisation.
Aucune prise en compte de l’état de santé.
Aucune urgence humanitaire.
Une procédure automatique, froide, mécanique.
La raison ?
– avoir dirigé un média musulman critique
– avoir dénoncé des crimes de guerre
– avoir exercé une liberté d’expression pourtant légale la veille
Pendant six mois, un homme malade, affaibli, dépendant, est privé de ses ressources.
Puis, sans explication, sans excuses, sans reconnaissance de faute, l’argent réapparaît.
Comme si rien ne s’était passé.
Une loi mal conçue, appliquée sans conscience
Ce témoignage met en lumière une vérité que beaucoup savent déjà, mais que peu osent dire clairement :
les lois antiterroristes d’exception, dans leur forme actuelle, sont moralement défaillantes.
Elles permettent :
la sanction sans procès
la suspicion sans preuve
la punition sans humanité
l’écrasement administratif sans responsabilité
Et elles ciblent, de manière disproportionnée, des musulmans engagés, aux antipodes du terrorisme pour leur simple islamité, visibles, critiques, y compris lorsqu’ils sont :
enseignants
intellectuels
malades
mourants
Geler les avoirs d’un homme en réanimation n’est pas une “erreur technique”.
C’est un acte de déshumanisation institutionnelle.
La dignité comme réponse : écrire au lieu de haïr
Ce qui force le respect, dans le parcours d’Alex Grandeau, ce n’est pas seulement ce qu’il a subi.
C’est ce qu’il a refusé de devenir.
Il aurait pu céder à l’amertume.
À la colère.
À la rupture définitive.
Il a choisi autre chose : écrire un livre de dialogue, Les ponts entre la France et l’Islam.
Un ouvrage dense, rigoureux, nuancé, loin des slogans, loin des caricatures.
Un livre qui refuse :
la victimisation simpliste
l’angélisme naïf
la haine identitaire
Et qui propose, malgré tout :
la complexité
la nuance
la rencontre
la responsabilité morale partagée
Une honte qui dépasse un cas individuel
Le cas d’Alex Grandeau n’est pas isolé.
Il est symptomatique.
Symptomatique d’institutions qui ne rendent plus de comptes.
Symptomatique d’un climat où être musulman engagé suffit à devenir suspect.
Symptomatique d’une mécanique qui prétend défendre la dignité humaine tout en l’écrasant par procédure.
Il ne s’agit plus seulement de dénoncer une injustice.
Il s’agit de poser une question grave :
Quel type de société accepte de briser administrativement un homme en train de mourir, puis de passer à autre chose?
Conclusion : ce que ce témoignage nous oblige à faire
Ce témoignage ne demande pas des larmes.
Il demande :
de la lucidité
du courage
une réforme morale de nos pratiques d’exception
Car une loi qui humilie les innocents au nom de la sécurité n’est plus une protection.
C’est une faillite.
Et lorsqu’un homme, frappé par la maladie, répond à cette faillite par un livre de paix,
la honte change de camp.
Pour la droiture, pour l’humain, pour le vivre ensemble réel
Le vivre ensemble ne peut pas être un slogan vidé de toute morale.
Il ne peut pas être invoqué le matin et piétiné l’après-midi par des procédures aveugles, des soupçons sans preuves et des sanctions sans humanité.
Il ne peut pas exister là où l’on humilie les innocents.
Il ne peut pas survivre là où l’on punit sans juger.
Il ne peut pas naître là où l’on soupçonne une foi, une parole, une conscience.
La droiture commence par une chose simple : voir l’être humain avant le dossier.
Avant la case.
Avant l’étiquette.
Une société qui gèle les ressources d’un homme malade, qui frappe administrativement sans écouter, qui détruit sans réparer, s’éloigne dangereusement de ce qu’elle prétend défendre.
Nous n’avons pas besoin de plus de lois d’exception.
Nous avons besoin de justice ordinaire, appliquée avec conscience.
Nous n’avons pas besoin de discours sur les valeurs.
Nous avons besoin de cohérence morale.
Le respect n’est pas une concession faite aux minorités.
C’est le socle de toute paix sociale durable.
Cesser ces injustices, ce n’est pas “laxisme”.
C’est lucidité.
C’est responsabilité.
C’est fidélité à l’idéal humain que beaucoup invoquent mais trop peu incarnent.
Le vivre ensemble commence là où l’on refuse de broyer des vies au nom de principes qu’on ne respecte plus soi-même.
Il commence par la droiture.
Il continue par la justice.
Il ne survit que par l’humanité.

