Il est une réponse que l’on entend immanquablement de la bouche de celui qui invente un culte non prescrit — une bid’a — avec lequel il croit se rapprocher d’Allâh. Si on lui demande : « Pourquoi as-tu fait cela ? », il répondra aussitôt : « Je ne veux que bien faire ! » ou : « Est-il interdit de faire le bien ? »
La réponse à cela est claire et sans équivoque : Non, il n’est pas interdit de vouloir bien faire, ni de faire le bien. Mais celui qui veut bien faire n’y parvient pas nécessairement. Car il n’y a aucun bien dans le fait d’emprunter une voie autre que celle de notre Prophète ﷺ — lui qui justement nous a été envoyé pour nous montrer tout le bien — ni dans le fait de chercher la guidance loin de celle qu’Allâh — élevé soit-Il — lui a révélée.
L’histoire du mîqât et de l’imam Mâlik
Tout le monde sait que le mîqât — le lieu où le pèlerin entre dans l’état de sacralisation (ihrâm) — des habitants de Médine et de ceux qui accomplissent leur ‘umra à partir de cette cité est Dhû-l-Hulayfa, situé à quelques kilomètres de la Mosquée Prophétique. Ce mîqât fut établi par le Prophète ﷺ lui-même, et ses Compagnons s’y conformèrent scrupuleusement après lui.
Cela n’a pourtant pas empêché un homme plein de zèle et de ferveur — croyant sincèrement bien faire, voire mieux faire que les autres — de vouloir entamer sa ‘umra depuis la Mosquée Prophétique, et plus précisément depuis la tombe du Prophète ﷺ, pensant que cela lui rapporterait une plus grande récompense.
Il se rendit donc chez l’imam Mâlik — qu’Allâh lui fasse miséricorde — et lui dit :
— « Abâ ‘Abdillâh ! Où devrais-je entamer mon ihrâm ? »
L’imam lui répondit avec tranquillité :
— « À Dhû-l-Hulayfa, là où le Messager d’Allâh ﷺ a entamé le sien. »
L’homme insista :
— « Je voudrais entamer mon ihrâm dans la Mosquée. »
— « Ne fais pas cela ! » lui dit l’imam.
L’homme insista encore :
— « Je voudrais entamer mon ihrâm dans la Mosquée, près de la tombe. »
L’imam lui dit alors, avec une gravité manifeste :
— « Ne fais pas cela ! Je crains pour toi la fitna (l’égarement). »
L’homme, surpris, répliqua avec une légèreté déconcertante :
— « Et quelle fitna y a-t-il en cela ? Ce ne sont que quelques miles¹ que je rajoute ! »
L’imam Mâlik lui répondit alors par ces paroles lumineuses qui résument toute la sagesse de l’Islam :
— « Y a-t-il plus grande fitna que de croire que tu es le premier à accomplir une bonne action que le Prophète ﷺ lui-même fut incapable d’accomplir ? J’ai entendu Allâh dire (S : 24/V : 63) : (Que ceux qui contreviennent à ses ordres prennent garde qu’il ne leur arrive une fitna ou qu’ils subissent un châtiment douloureux.) »
Une leçon intemporelle
Voilà la sagesse de l’imam Mâlik exprimée en quelques mots percutants. Cet homme pensait sincèrement que rajouter quelques miles à son trajet était une marque d’amour et de dévotion envers le Prophète ﷺ. Il n’imaginait pas un seul instant que ce geste, en apparence anodin, constituait en réalité une prétention implicite à surpasser le Prophète ﷺ dans la piété — ce qui est l’une des formes les plus subtiles et les plus dangereuses de l’égarement.
Car celui qui invente un culte non prescrit, même avec la meilleure des intentions, prétend implicitement avoir trouvé un chemin vers Allâh que le Prophète ﷺ n’a pas emprunté ni indiqué. Et c’est précisément là que réside la gravité de la bid’a : non pas dans la mauvaise intention, mais dans le fait de se détourner de la guidance parfaite du Messager d’Allâh ﷺ.
Le véritable amour du Prophète ﷺ ne se mesure pas aux miles que l’on ajoute à son parcours, ni aux gestes que l’on invente en pensant l’honorer. Il se mesure à la fidélité avec laquelle on suit sa Sunna, dans chaque acte d’adoration, dans chaque détail de la vie quotidienne.
Que celui qui désire que son œuvre soit valorisée, multipliée et agréée auprès d’Allâh s’attache donc à la guidance du Messager d’Allâh ﷺ, sans jamais lui préférer un jugement personnel, une coutume héritée ou une passion non éclairée par la science. Car c’est le Prophète ﷺ lui-même qui a dit : « Tout culte inventé (bid’a) est un égarement, et tout égarement mène en Enfer. »
¹ Mile : ancienne unité de longueur égale à environ 1 680 mètres.

