Cela fait quelques jours que l’analyse de l’Islam de France est revenue à la mode au travers d’interventions d’Hakim el Karoui dans le cadre de la promotion du livre « l’islam, une religion française ». Il y a pas mal de bonnes nouvelles qui accompagnent cette promotion de notre point de vue.
D’abord des chiffres, enfin, essentiellement tirés du rapport de 2016 de l’Institut Montaigne titré « Un Islam français est possible ». Il n’y aurait que 5.6% de musulmans dans la population française de plus de 15 ans mais plus de 10% chez les moins de 25 ans. Nous ne sommes donc pas trop loin du chiffre avancé par le Pew Center de 8.8% de la population totale soit 5.72 millions de musulmans en France, et bien loin des préjugés qui citent des chiffres bien plus importants. Cette population musulmane en France est jeune (âge moyen de 36 ans), et pour les trois quarts française (50% de naissance et 24% par acquisition), contrairement aux préjugés également. Cette population est essentiellement ouvrière ou inactive a priori (24% et 38% de l’échantillon respectivement), mais les étudiants sont comptabilisés dans les inactifs ce qui brouille les chiffres. Si l’on s’en tient aux diplômes on se réjouit de lire que plus de la moitié de la population a un niveau d’enseignement supérieur, et plus de 10% a un bac+5 et plus. Côté emploi, 55% des enquêtés ont un CDI et 10% sont fonctionnaires, ce qui dénote une insertion professionnelle relativement bonne. Il est clair que le pourcentage de cadres qui plafonne à 4% est bien en dessous de la moyenne nationale mais on est porté à penser qu’avec l’important afflux de nouveaux diplômés du supérieur ce chiffre sera amené à progresser rapidement dans les années à venir, si toutefois les employeurs ne discriminent pas trop à l’entrée…

La deuxième bonne nouvelle M. El Karoui, et vous m’en excuserez, est que vous n’êtes ni démographe ni sociologue de formation. Ni moi d’ailleurs. Et en tant que novice sur ces questions de démographie et de sociologie je me réserve d’étudier les trajectoires des populations et de rentrer les gens dans des groupes sociologiques marqués sur la base d’une enquête limitée aux questions assez surprenantes. S’il on en croit l’analyse de l’institut Montaigne, il y aurait près de 28% des musulmans qui ont adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République, comprendre (d’après l’étude) un cocktail de défense du niqab, de la polygamie, du halal et de la pratique de la religion en entreprise. Le rapport de l’institut Montaigne établit donc six « catégories » et trois groupes :
- Les individus du Groupe 1 (représentant 46 % des musulmans de France) sont soit totalement sécularisés soit en train d’achever leur intégration dans le système de valeurs de la France contemporaine ;
- Le Groupe 2 (26% des musulmans de France) est plus composite et s’inscrit clairement dans une position intermédiaire. Fiers d’être musulmans, les individus qui le composent revendiquent la possibilité d’exprimer leur appartenance religieuse ;
- Le Groupe 3 (28% des musulmans de France) est le plus problématique. Il réunit des musulmans qui ont adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République. Majoritairement jeunes, peu qualifiés et peu insérés dans l’emploi, ils vivent dans les quartiers populaires périphériques des grandes agglomérations.
Cette trilogie à la mode « le bon, la brute et le truand » nous apparaît quelque peu simpliste et déplacée. Par exemple il ne fait nul doute pour un musulman pratiquant que chercher à pratiquer sa religion de manière discrète sur le lieu de travail est nécessaire (il y a cinq prières obligatoires par jour dont souvent deux au moins pendant les heures de travail) et ceci est une question de savoir être et savoir vivre fondamentale qui est sereinement abordée dans d’autres sociétés. De même la question du halal, qui peut paraître secondaire mais qui traite d’une réalité quotidienne relative à la façon de s’alimenter, est structurante. Par contre mélanger ces considérations à des questions relatives au niqab, à la polygamie ou à d’autres faits sociaux marginaux dans le quotidien des musulmans de France (ils ne concernent que moins de 2% de la population musulmane) est maladroit pour un penseur qui aime les chiffres, et dessert de notre opinion l’objectif de traiter la question de l’Islam de façon objective et dépassionnée comme vous l’appelez. En bref l’objectivité de l’analyse est mise à mal par le biais des questions de l’enquête.
D’autant que les conclusions que vous en tirez sont à contre-courant des travaux de l’INED. La conclusion du chapitre sur la religiosité de l’étude « trajectoires et origines » de l’INED est bien claire : « il n’y a pas une rupture générationnelle qui signalerait un rapport plus intense à la religion chez les jeunes nés en France, mais plutôt une affirmation plus grande de la religion parmi les populations immigrées depuis les années 1980 qui s’inscrit dans un mouvement plus global d’évolution de la fonction de la religion dans les pays musulmans (Roy, 2002). De même, on ne relève pas de « communautarisme » qui serait spécifique aux Musulmans, mais des tendances aux affinités électives entre groupes religieux ou athées qui recoupent les formes d’homogamie sociale qui structurent la société française. Dans le contexte de ces préférences pour le semblable, les Musulmans se montrent même plus hétérophiles dans leurs cercles amicaux. »

