Parmi les mères qui ont façonné les plus grands imams de l’Islam, la mère de Sufyân Ath-Thawrî occupe une place singulière et lumineuse, car elle fut non seulement une mère aimante et sacrifiée, mais aussi une femme de science, de fiqh, d’ascèse et d’abstinence pieuse. Elle éleva son fils dans un foyer entièrement imprégné de savoir et de vertu, où le père était lui-même un traditionniste de confiance et où tous les frères et sœurs brillèrent par leur distinction dans la voie de la science. Lorsqu’elle vit son fils déterminé à se consacrer à la quête du savoir, elle ne chercha pas à le retenir, mais lui dit ces paroles mémorables : « Pars à la quête de la science, et je subviendrai à tes besoins grâce à mon fuseau. » Ce n’était pas là une simple déclaration d’amour maternel — c’était une vision éducative profonde, assortie d’une condition exigeante : que la science produise en lui plus de crainte, plus de dignité et plus d’œuvre. Découvrez dans cet article la vie de cette mère d’exception et de son illustre fils, l’imam des gens de la Sunna en Irak.
Un imam aux mérites universellement reconnus
Les mots s’avancent vers le récit de cette mère grandiose et de son fils avec une humilité et une pudeur extrêmes. En effet, les ombres de leur abstinence pieuse (wara’) et de leur ascétisme (zuhd) enveloppent celui qui contemple leur vie, le revêtant d’une crainte révérencieuse et d’un prestige digne du rang qu’ils ont occupé à travers l’histoire.
Sufyân était un juriste (faqîh) et un traditionniste (muhaddith) attaché à la Sunna. Il atteignit le sommet dans ces deux domaines, au point de devenir le chef d’une école juridique (madhhab) connue sous le nom de « Madhhab Ath-Thawrî » ou « Madhhab Sufyân ». Il avait des compagnons et des disciples qui suivaient son école et adoptaient ses avis, et cette école resta célèbre jusqu’aux environs du VIIIe siècle de l’Hégire.
Shaykh al-Islam Ibn Taymiyya a dit : « Quant aux imams mentionnés, ils comptent parmi les maîtres des imams de l’Islam. Ath-Thawrî est l’imam des gens d’Irak, et il est, pour la plupart d’entre eux, plus illustre que ses contemporains tels qu’Ibn Abi Layla, Al-Hasan ibn Sâlih ibn Hayy, Abû Hanîfa et d’autres. Son école subsiste encore aujourd’hui en terre de Khurasan. »
Les savants ont rédigé des ouvrages selon l’école (madhhab) de Sufyân ; ces livres furent connus, diffusés parmi les gens et consultés par les érudits. Ils demeurèrent disponibles et célèbres jusqu’à l’époque du Hâfizh Ibn Rajab (qu’Allâh lui fasse miséricorde), comme en témoigne son propos dans « Al-Fath » : « Ce que nous avons rapporté de la part d’Ath-Thawrî a été relaté par ses compagnons dans leurs ouvrages rédigés selon son école juridique (madhhab). »
Le Prince des Croyants dans le Hadith
Tel est Ath-Thawrî : le juriste (faqîh), fondateur d’école juridique, et le « cinquième des quatre imams » mujtahidîn. Il est le « Prince des Croyants » dans le Hadith du Messager d’Allâh ﷺ, selon le témoignage des plus grands maîtres de cette science.
Shu’ba, Ibn ‘Uyayna, Abû ‘Âsim, Yahya ibn Ma’în et d’autres ont dit : « Sufyân Ath-Thawrî est le Prince des Croyants dans le Hadith. » ‘Abdullâh ibn Al-Mubârak a dit : « J’ai écrit d’après mille cent shaykhs, mais je n’ai écrit d’après personne meilleur que Sufyân. »
Il n’y avait aucun savant à l’époque de Sufyân qui jouissait d’un rang plus illustre, d’une position plus grandiose, d’un plus grand nombre de disciples ou de meilleurs étudiants que lui, qu’Allâh lui fasse miséricorde.
Sufyân était également un exégète du Coran (mufassir). Il était reconnu pour sa science du Tafsîr, au point qu’il disait : « Interrogez-moi sur les rites du pèlerinage et sur le Coran, car je suis savant en ces deux domaines. »
Son exégèse a été compilée pour la première fois en Inde, puis publiée par Dar al-Kutub al-Ilmiyah sous la supervision d’un comité de spécialistes.
En somme, l’imam Abû Bakr Al-Khatîb a dit de lui : « Il était l’un des imams des musulmans et un pilier parmi les figures de la religion, unanimement reconnu comme imam (mujtahid), au point qu’on n’a plus besoin de justifier son mérite par d’autres. Excellant par sa précision, sa mémorisation, sa connaissance, sa rigueur, son abstinence pieuse (wara’) et son ascétisme (zuhd). »
Un père savant et une famille imprégnée de science
Il ressort de la biographie de Sufyân qu’il a grandi auprès de ses deux parents. Son père vécut jusqu’aux environs de l’an 127 de l’hégire. Si Sufyân est né en l’an 97, il avait donc environ trente ans au décès de son père. Son père, Sa’îd, était l’un des traditionnistes (muhaddith) de Koufa dignes de confiance (thiqât), ayant reçu les éloges des maîtres de « la critique et de l’agrément » (al-Jarh wa at-Ta’dîl) tels qu’Ibn Ma’în, Ibn Al-Madînî, Al-‘Ijlî, An-Nasâ’î et d’autres. Ils s’accordèrent tous sur sa fiabilité (tawthîq) et l’acceptation de ses transmissions des hadiths du Messager d’Allâh ﷺ.
Il a rapporté des hadiths d’une multitude de personnes, et une multitude d’autres ont rapporté de lui, parmi lesquels ses deux fils : Al-Mubârak et Sufyân.
L’imam Adh-Dhahabî précise que Sufyân se consacra à la quête de la science dès son jeune âge, sous l’attention de son père, le traditionniste véridique Sa’îd ibn Masrûq Ath-Thawrî. Il ajoute : « Son père comptait parmi les compagnons d’Ash-Sha’bî et de Khaythama ibn ‘Abdirrahmân. Il faisait partie des gens de confiance (thiqât) de Koufa et était compté parmi les plus jeunes des Successeurs des Compagnons (Tabi’în). Les six auteurs des recueils de hadith ont rapporté de lui. Ses enfants ont transmis ses récits : l’imam Sufyân, ‘Umar et Al-Mubârak, ainsi que Shu’ba ibn Al-Hajjâj, Zâ’ida, Abû Al-Ahwas, Abû ‘Awâna, ‘Umar ibn ‘Ubayd At-Tanâfisiyy et d’autres. »
Ainsi, Sufyân a bénéficié de l’enseignement de son père, a appris la science auprès de lui et a rapporté ses hadiths. Il fut le premier de ses maîtres, enseignants et éducateurs — dont on dit que le nombre dépasse les six cents shaykhs.
Une mère de science, de vertu et d’ascèse
La mère de Sufyân était, elle aussi, une femme de science et de jurisprudence (fiqh), dotée d’ascétisme (zuhd) et d’abstinence pieuse (wara’). Ibn Al-Jawzî et Al-Manâwî l’ont mentionnée parmi les femmes vertueuses et pieuses.
Il apparaît que tout le foyer a été imprégné par l’influence de ces deux parents savants et vertueux. Ils ont formé — qu’Allâh leur fasse miséricorde — un environnement fertile et propice à l’émergence de savants et d’imams. C’est pourquoi nous voyons que tous les frères et sœurs de Sufyân étaient dotés d’une grande distinction et d’une renommée dans la voie du savoir, qu’ils soient hommes ou femmes. Ses deux frères, Al-Mubârak et ‘Umar, étaient des hommes de science et de vertu, porteurs des hadiths du Messager d’Allâh ﷺ.
Les savants — tels qu’Ibn Qutayba, Al-Maqdisî, Ibn Hazm, Al-Hâkim, Al-‘Asqalânî et d’autres — les ont mentionnés dans leurs ouvrages.
Sa sœur était la mère d’Ammâr ibn Muhammad, le traditionniste (muhaddith) dont Ibn Sa’d a rédigé la biographie dans « At-Tabaqât Al-Kubrâ ». Et Sufyân — l’un des membres de cette famille — n’est autre que le grand Sufyân.
Ainsi, un environnement sain et pur fait germer ses plantes par la permission de son Seigneur. Le jeune y grandit selon le bien auquel il a été habitué ; il s’y épanouit et y vieillit :
Et le jeune homme parmi nous grandit
Selon les habitudes que son père lui a inculquées.
Un prodige reconnu dès son plus jeune âge
L’un des fruits de cet environnement précoce est rapporté dans ce récit : Yahya ibn Ayyûb Al-‘Âbid a dit : « Abû Al-Muthanna nous a raconté : « J’ai entendu les gens à Marw dire : ‘Ath-Thawrî est arrivé ! Ath-Thawrî est arrivé !’. Je suis sorti pour le voir, et c’était un jeune garçon dont le visage était tout blanchâtre. » » Adh-Dhahabî a dit : « Il insinuait son jeune âge en raison de son intelligence exceptionnelle et de sa mémoire prodigieuse. Et du fait qu’il ait commencé à enseigner le hadith alors qu’il était encore jeune. »
C’est pour cette raison que l’imam Abû Ishâq As-Sabî’î, lorsqu’il voyait arriver Sufyân Ath-Thawrî, récitait ce verset, (S : 19/V : 12) : (Et Nous lui avons accordé la compréhension, alors qu’il était tout petit.)
La parole qui changea sa vie : « Je subviendrai à tes besoins par mon fuseau »
C’est dans cet environnement que Sufyân Ath-Thawrî est né, a grandi et s’est épanoui. C’est là qu’il a appris, a étudié la jurisprudence (fiqh) et a été formé jusqu’à atteindre l’excellence. Sa mère, savante et vertueuse, a eu une influence majeure sur son éducation et sur son orientation vers le juste chemin. Lui-même racontait cette influence une fois devenu imam, en disant : « Quand j’ai voulu partir à la quête de la science, j’ai dit : « Seigneur ! Il me faut bien de quoi vivre », car je voyais que la science disparaissait — c’est-à-dire qu’elle était oubliée et délaissée —. Je voulais me consacrer entièrement à son étude, et j’ai demandé à mon Seigneur de subvenir à mes besoins. »
Ce récit nous révèle que la famille de Sufyân était modeste et que son père était pauvre. Cela apparaît clairement dans d’autres témoignages. On lui demanda une fois : « Pourquoi n’as-tu pas voyagé pour étudier auprès d’Az-Zuhrî ? ». Il répondit qu’il n’avait pas d’argent pour financer ce voyage. Dans un autre récit, on révèle qu’il s’était rendu à Boukhara pour réclamer l’héritage d’un oncle paternel décédé là-bas, alors qu’il n’avait que dix-huit ans.
Sufyân était déterminé à poursuivre sa quête de la science (‘ilm), avec la ferme volonté de maîtriser la science avant qu’elle ne se perde. Il s’y consacra totalement. Allâh fortifia sa résolution grâce à sa mère, qui prit sur elle de subvenir à ses besoins. Elle lui dit : « Sufyân ! Pars à la quête de la science, et je subviendrai à tes besoins grâce à mon fuseau. »
Sufyân continua ainsi à recevoir l’enseignement de ses maîtres. Les paroles de sa mère l’encourageaient sans cesse à accumuler davantage de savoir et à ne ménager aucun effort. L’exemple de sa mère avait un impact plus fort encore sur son âme que ses paroles. Il ne perdait pas un seul instant sans profit et disait : « Nous ne cesserons d’apprendre la science tant que nous trouverons quelqu’un pour nous l’enseigner. »
Une condition exigeante : la science doit produire l’œuvre
Cependant, lorsque la mère de Sufyân l’envoyait vers les cercles de science, assuré de sa subsistance quotidienne et dispensé de la recherche de son gagne-pain, elle ne l’envoyait pas pour acquérir un savoir lui permettant de s’enorgueillir devant ses pairs, de rivaliser avec ses compagnons ou d’attirer vers lui les regards des gens. Elle l’envoyait pour chercher la science qui génère l’action et dont on voit l’empreinte sur soi. Ainsi, lorsqu’elle lui disait : « Va chercher la science et je subviendrai à tes besoins par mon fuseau », elle faisait suivre cela de cette parole : « Si tu écris quelques hadiths, regarde si tu trouves en toi-même un plus ; si c’est le cas, continue, sinon n’en recherche pas davantage. »
Derrière son assiduité dans les cercles de science se tenait une mère qui attendait le fruit de ses efforts. Peut-être qu’au moment de cette discussion, il pensait à ses premières paroles concernant l’effort dans la quête du savoir, mais elle l’orienta vers le fait que sa demande ne portait pas seulement sur la quantité, mais aussi sur la qualité. La quantité n’a aucune valeur sans la qualité ; ce qui était exigé de lui n’était pas seulement l’effort pour la science, mais l’effort pour la science conjugué à l’effort pour l’œuvre.
« Si tu écris quelques hadiths, regarde si tu trouves en toi-même un plus ? » Si tu le trouves, continue ; sinon, ne cherche pas plus de science tant que tu ne trouves pas en contrepartie plus d’œuvre. En effet, aucun profit n’en sera espéré, sinon alourdir ton fardeau le Jour du Jugement, car l’argument sera établi contre toi pour avoir délaissé l’œuvre.
Des paroles d’une mère qui marquèrent un imam pour toujours
C’était une mère savante, pieuse et vertueuse. C’est pourquoi Allâh l’a récompensée pour ce qu’elle a semé et planté d’une belle récompense. Ses fruits furent bons et mûrs, et ne cessent de produire leurs bienfaits et leurs bonnes actions depuis son époque jusqu’à ce qu’Allâh hérite de la terre et de ce qu’elle porte.
Telle était la mère, et tel fut Sufyân. Tels étaient ses efforts voués à son objectif et le soin qu’elle lui apportait, veillant sur lui par la surveillance et le conseil. Elle lui dit un jour dans ce sens : « Mon fils ! Si tu écris dix mots, regarde si tu vois en toi plus de crainte, d’indulgence et de dignité. Si tu ne vois pas cela, sache que ce savoir te nuit et ne te profitera pas. »
Dans certaines versions rapportées par les savants, les propos de sa mère contiennent un enseignement supplémentaire. L’imam Ahmad ibn Hanbal a dit : « J’ai entendu Wakî’ dire : « La mère de Sufyân a dit à Sufyân : ‘Va chercher la science, et je subviendrai à tes besoins par mon fuseau. Si tu écris plusieurs hadiths, regarde en toi-même si tu trouves un plus, continue donc. Sinon, tu ne me suis plus.’ » « Tu ne me suis plus » signifie : tu ne fais pas partie des miens, et je ne fais pas partie des tiens ; ne t’affilie plus à moi et ne dis plus : « Celle-ci est ma mère ».
Par Allâh ! L’impact d’une telle parole venant d’une mère pour son fils est immense. C’est pourquoi Sufyân fut profondément marqué par cette parole dans sa science comme dans ses œuvres ; elle resta son moteur jusqu’à ce que l’œuvre devienne sa coutume, sa nature, son but et sa finalité.
Dans une autre version, il fut rapporté que la mère de Sufyân a dit : « Mon fils ! Cherche la science et je subviendrai à tes besoins par mon fuseau. Mais si tu écris dix mots, regarde si tu vois en toi un plus de bien. Si tu ne vois pas cela, ne te donne pas de peine inutilement. » C’est-à-dire : ne te fatigue pas dans ce qui n’apporte aucun profit.
La leçon du semeur : la science sans l’œuvre est un fardeau
C’est ainsi que doit agir celui qui sème : il doit parfaire son fondement, s’appliquer dans sa plantation, connaître son but et l’entretenir avec soin et attention, afin d’espérer l’excellence de son fruit et de se réjouir de la récolte de son labeur. Il ne doit pas être comme celui dont on a dit :
Tu as négligé le champ au moment des semailles par sottise,
Comment espères-tu donc rattraper les autres au moment de la récolte ?
Qu’Allâh soit satisfait de Sufyân et de sa mère parmi les premiers et les derniers, et au Jour de la Rétribution.

