Le Coran est-il un livre comme les autres ? Dans ce huitième volet, Tamime Khemmar apporte à ce dialogue une perspective rare : celle d’un traducteur qui s’est mesuré directement au texte coranique et qui témoigne, non pas d’une difficulté, mais d’une impossibilité. Une langue qui parle en plusieurs dimensions simultanément, des sens qui ne s’épuisent jamais, des phrases simples qui s’ouvrent sur des profondeurs insondables. Puis le dialogue s’engage sur un angle inattendu : comment un livre aussi parfait et cohérent a-t-il pu être révélé de manière fragmentée sur vingt-trois ans, en réponse à des événements imprévisibles, sans qu’un seul mot ne soit modifié ? La réponse, une fois posée, s’impose d’elle-même.

Une langue qui parle en plusieurs dimensions

— Tous les points que tu as évoqués soulignent parfaitement la supériorité du texte coranique sur le reste des textes écrits par des hommes, surtout dans une langue aussi riche et expressive. Je sais de quoi je parle, car je suis traducteur de l’arabe vers le français et j’ai eu l’occasion de comparer les deux. De plus, cette supériorité s’est manifestée à l’apogée littéraire de cette langue, en présence des plus grands poètes et érudits.

— Oui, ton expérience en traduction te donne une perspective précieuse sur cette question. Le Coran est apparu à une époque où la langue arabe atteignait son sommet en termes d’éloquence et de complexité. Malgré cela, ni les plus grands poètes ni les érudits de l’époque n’ont pu produire quelque chose de comparable. Cela montre que le défi coranique n’était pas seulement rhétorique, mais aussi un véritable obstacle linguistique insurmontable.

— Sa transposition en français, bien que cette langue soit très riche comparée à d’autres, n’a pas été seulement difficile, mais impossible. Les mots ne parvenaient pas à rendre le sens des phrases les plus simples ; alors face à celles qui possédaient plusieurs niveaux de signification, la langue française s’est révélée impuissante… et le traducteur aussi. Cependant, le problème ne réside pas uniquement dans la difficulté de la traduction, mais avant tout dans la compréhension même du sens ! Tu découvres soudain que la phrase la plus simple peut avoir plusieurs significations, toutes justes, comme si quelqu’un parlait en plusieurs dimensions simultanément, avec des sens qui ne s’épuisent jamais. Plus tu approfondis ta compréhension, plus tu découvres de nouvelles significations.

— Ce que tu décris illustre bien l’un des aspects de l’inimitabilité du Coran : sa profondeur sémantique. La langue arabe, avec sa richesse morphologique et syntaxique, permet déjà une densité de sens exceptionnelle. Mais le Coran va encore plus loin en combinant cette richesse avec une structure unique qui superpose des niveaux de signification. C’est aussi pour cela que les plus grands exégètes passent leur vie à tenter de comprendre le Coran, et que chaque époque découvre de nouveaux aspects qui semblaient cachés aux générations précédentes.

— D’une manière générale, je pourrais dire que la diversité et la richesse des exégèses du Coran, ainsi que l’ensemble des sciences dont il est à l’origine, malgré le fait qu’il ne dépasse guère 650 pages, en sont une preuve éclatante.

— Exactement. Un texte de 650 pages qui a engendré des bibliothèques entières de sciences — exégèse, jurisprudence, théologie, linguistique, spiritualité — est un phénomène sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Aucune œuvre humaine n’a produit une telle fécondité intellectuelle et spirituelle sur une aussi longue durée.

Un puzzle révélé sur vingt-trois ans

— Je souhaiterais que nous développions un aspect très particulier du texte coranique. Comment le Coran a-t-il été révélé ? Nous savons que la Torah et l’Évangile ont été révélés en une seule fois, mais le Coran n’a-t-il pas été révélé de manière fragmentée et échelonnée sur une période de 23 ans ?

— Oui, la révélation du Coran s’est faite progressivement sur environ 23 ans, contrairement à la Torah qui, selon la Bible elle-même, a été révélée et écrite sur les tablettes de Moïse — comme en témoigne l’Exode 31:18 : « Lorsque l’Éternel eut achevé de parler à Moïse sur le mont Sinaï, il lui donna les deux tables du Témoignage, tables de pierre, écrites du doigt de Dieu. » Cette révélation fragmentée est un aspect fondamental qui mérite d’être étudié.

— Comment se fait-il qu’un livre aussi harmonieux, cohérent et parfait, tout en étant une source de sciences, de législation, de code éthique, d’histoire, etc., ait été révélé de manière fragmentée sur 23 ans, puis rassemblé comme un puzzle, sans qu’aucun mot ne soit modifié ?

— D’un point de vue humain, un tel phénomène est inexplicable. Lorsqu’un auteur écrit un livre sur une longue période, il laisse forcément des traces de changement dans son style, sa pensée et sa structure. Pourtant, dans le cas du Coran, malgré la diversité des sujets abordés — lois, croyances, récits historiques, exhortations, sciences — le texte forme un tout homogène sans aucune contradiction interne. Des liens subtils existent entre des versets et des sourates éloignés chronologiquement, ce qui est inexplicable si le texte avait été assemblé de façon aléatoire après coup. Et dès le début, les musulmans ont mémorisé le Coran par cœur, garantissant que chaque mot reste inchangé. Une fois compilé sous le califat d’Abou Bakr, aucune version alternative n’a jamais émergé — ce qui est inédit dans l’histoire des textes religieux.

— Tu aurais pu me dire que le Coran avait été préalablement écrit par le Prophète, puis révélé de manière fragmentée sur 23 années. Cependant, la réponse logique à cet argument réside dans le fait que le Coran était directement lié aux événements qui se sont déroulés durant cette période. À chaque événement particulier, problème survenu ou question posée, une révélation était envoyée au Prophète Muhammad pour le guider, résoudre le problème et répondre à la question. Celui qui aurait pu l’écrire à l’avance aurait dû impérativement contrôler le cours des événements et connaître l’avenir. Or, le seul à posséder cette capacité, c’est…

— Exactement. La capacité de répondre à des événements spécifiques et à des questions précises tout en gardant une cohérence totale dans le texte sur une période aussi longue et changeante ne peut être l’œuvre d’un auteur humain. Il aurait été impossible pour une personne de prévoir ces événements et de rédiger des réponses parfaitement adaptées au fil du temps sans en connaître les détails à l’avance. Cette connaissance des événements futurs et des situations spécifiques ne peut appartenir qu’à Dieu seul, avec Sa science infinie.

La Parole incréée et la Table Conservée

— Ceci explique aussi ce que tu as mentionné concernant le fait que le Coran a été descendu en une seule fois au ciel le plus proche, puis révélé de manière fragmentée sur une période de 23 années. De même, cela éclaire le fait que tout cela était déjà écrit dans la Table Conservée (al-Lawḥ al-Maḥfūẓ) avant la création des cieux et de la terre, car il s’agit de la Parole incréée d’Allah, le Créateur de toute chose, qui n’est soumis ni à l’espace ni au temps, puisqu’Il est Celui qui les a créés.

— Oui, exactement. L’idée que le Coran ait été révélé en une seule fois dans le ciel le plus proche avant d’être descendu progressivement sur Terre est une croyance centrale dans l’islam. Bien qu’il ait été révélé sur une période de 23 ans pour des raisons pratiques, il existe une réalité transcendantale et intemporelle du Coran dans la Table Conservée, où il réside depuis l’éternité, préexistant à la création des cieux et de la terre. La parole d’Allah, étant d’origine divine et non créée, échappe aux contraintes du temps et de l’espace. Allah, en tant que Créateur de tout, a la capacité de révéler Sa parole tout en étant au-delà des limitations humaines. C’est pourquoi le Coran peut répondre à des événements spécifiques dans le temps tout en conservant une dimension intemporelle et universelle.

— Penses-tu que nous avons répondu à la question de l’inimitabilité et de l’incomparabilité du Coran ?

— Oui. Nous avons montré que la langue du Coran dépasse toute capacité humaine — même celle des plus grands poètes arabes à l’apogée de leur art. Nous avons établi que sa cohérence absolue malgré une révélation fragmentée sur vingt-trois ans, en réponse à des événements imprévisibles, est inexplicable par une intelligence humaine. Nous avons souligné que sa fécondité intellectuelle et spirituelle — des bibliothèques entières de sciences nées de 650 pages — est sans précédent dans l’histoire. Et nous avons conclu que sa dimension intemporelle, inscrite dans la Table Conservée avant même la création des cieux et de la terre, en fait la Parole d’un Être qui n’est soumis ni à l’espace ni au temps, puisqu’Il les a créés.

— Bonne nuit.

— Bonne nuit à toi aussi ! À bientôt, inch’Allah.

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