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Coups de coeur

Sourate al 'Asr, ou les conditions de la félicité

Sourate al 'Asr, ou les conditions de la félicité

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Introduction : De l’impossibilité de vivre sa spiritualité loin du Coran
Pour vivre sa foi et sa spiritualité comme il se doit, il est nécessaire de se plonger dans les secrets que recèle le Coran, notamment via la méditation.

“Ne méditent-ils pas le Coran ou y a-t-il des cadenas sur leurs cœurs ?” ( Muhammad, 24)

Ceci n’est possible qu’en y consacrant des moments pleinement dédiés, dans un environnement propice à la réflexion. En effet l’environnement affecte directement notre manière de penser, raison pour laquelle les Arabes vivant dans le désert avaient une grande clarté d’esprit et que l’homme hypermoderne d’aujourd’hui est complètement déconnecté desréalités de la foi. En effet, le mode de vie urbain des grandes villes coupe l’homme de la création d’Allah qui constitue pourtant un de Ses signes majeurs.

 » En vérité, dans la création des cieux et de la terre, et dans l’alternance de la nuit et du jour, il y a certes des signes pour les doués d’intelligence qui, debout, assis, couchés sur leurs côtés, invoquent Allah et méditent sur la création des cieux et de la terre (disant): « Notre Seigneur ! Tu n’as pas créé cela en vain. Gloire à Toi ! Garde-nous du châtiment du Feu. » (al-Imran 190-191)

De plus, le flux de sa pensée est constamment interrompu par des sollicitations extérieures excessives (notifications du téléphone, affiches publicitaires, brouhaha de la ville, nouvelles, … ) lui empêchant de développer une réflexion approfondie et de se confronter à la réalité, moins encore à sa réalité intérieure. Ainsi, dépassé par son existence qui le fait osciller entre écrans, métro, boulot et dodo, il vit loin des signes qu’Allah a mis dans Sa création, de même que ceux qu’Il a mis en lui-même, ne prenant le temps ni de contempler l’immensité des espaces et les merveilles que contiennent les cieux et la Terre, ni de cheminer vers la connaissance de son âme. Or, celui qui veut cheminer vers Allah doit se connaître lui-même. Il est donc crucial pour qui veut vivre intimement sa foi de consacrer des moments durant lesquels il se coupe de son rythme de vie effréné qui impose une cadence se voulant hyperproductive mais qui est en fait très contre-productive sur le plan qualitatif. Pour ce faire, il doit s’imposer des moments de “retraite spirituelle” ( khalwa) durant lesquelles il se focalise sur sa relation avec Allah sans être parasité par des choses mondaines car celles-ci ne sont que chimères et mirages.

« Sachez que la vie présente n’est que jeu, amusement, vaine parure, une course à l’orgueil entre vous et une rivalité dans l’acquisition des richesses et des enfants. Elle est en cela pareille à une pluie : la végétation qui en vient émerveille les cultivateurs, puis elle se fane et tu la vois donc jaunie, ensuite elle devient des débris. Et dans l’au-delà, il y a un dur châtiment, et aussi pardon et agrément d’Allah. Et la vie présente n’est que jouissance trompeuse. » (al-Hadid, 20)

Pour parvenir à se recentrer sur la réalité -coranique- , il est nécessaire de consacrer du temps à la parole d’Allah dans son quotidien. Ceci implique de consacrer des moments aux différentes formes de lecture du Coran : la lecture simple (tilawa), la mémorisation (et/ou la révision), l’apprentissage de ses différentes sciences et leur mise en pratique, et enfin la méditation. Le Coran est un miracle divin que nous avons à notre disposition par la miséricorde d’Allah et c’est uniquement à travers lui que nous pouvons espérer faire vivre le contenu de nos poitrines.

« Ô gens, vous est venu une exhortation de votre Seigneur, une guérison de ce que contiennent les poitrines, une guidée et une miséricorde pour les croyants  » (Yunus, 57)

Ici, nous nous pencherons plus particulièrement sur sourate al- ‘Asr, qui condense en seulement trois versets les principes de l’islam, la condition de l’humain ainsi que les conditions de sa réussite ; raison pour laquelle l’imam a-Shafi’i a dit que si Allah n’avait descendu que cette sourate à l’humanité, cela lui aurait suffit. Les compagnons avaient ainsi pour habitude de clôturer leurs assises par la récitation de cette dernière.

Avant de pénétrer l’univers coranique de cette sourate, nous nous intéresserons ici à la place qu’elle occupe dans l’ordre de compilation des sourates,1 qui diffère de son ordre de révélation et qui comporte une sagesse de la part d’Allah. Ainsi, sourate al-’asr vient conclure un ensemble de sourates commençant à al-Bayyinnah qui divise l’humanité en deux catégories. S’ensuit ensuite un ensemble de sourates traitant tour à tour de l’au-delà (al-Zalzala, al-Qaariyya) et du bas-monde (al-’Adiyyat, al-Takathur). Al-’Asr sonne comme une conclusion tragique et un remède à cet enchaînement logique qui évoque dans un va et vient constant aussi bien les menaces de l’au-delà (abstraction) que les tromperies de ce bas-monde (matérialisation). Enfin, le nom même de la sourate comporte des sagesses ر puisque l’essence même du message qu’elle comporte s’y trouve. La racine trilitère comporte en effet la notion d’extraction-de ce qui est pur ou dense-.

Dans cette sourate, Allah commence par jurer par le temps. Or, lorsqu’Allah jure par quelque chose, c’est pour en souligner l’importance et celle de ce qui suit. Aussi, le temps et la valeur que l’on lui accorde est en vérité la valeur que l’on accorde à sa vie, car notre temps est notre vie. La gestion de notre temps dépend donc de nos convictions et des objectifs que nous poursuivons dans celle-ci. Aussi, la personne entièrement animée par le désir de s’enrichir, considérera que “[son] temps c’est de l’argent” (time is money). Elle gérera alors entièrement celui-ci en fonction de l’appât du gain, selon le principe capitaliste de rentabilité.

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 L’imam a-Suyuti y consacre un livre entier.

Le système libéral dans lequel nous vivons nous pousse à tirer profit au maximum de notre temps en l’occupant essentiellement à la poursuite de nos passions et à la consommation de plaisirs immédiats. Des slogans tels que YOLO2 nous invitent à cette quête hédonique sans fin car tout se jouerait dans cette vie, dont l’objectif serait de se procurer le maximum de plaisirs et d’éviter tout type de souffrance et/ou de frustration. Le temps est ici perçu comme une ressource comme une autre permettant d’atteindre cet objectif. Dans cette perspective, il n’y a alors rien de mal à perdre la majeur partie de son temps sur les réseaux sociaux, à jouer à des jeux inutiles des heures durant, à dormir excessivement ou à passer sa vie devant des films et des séries, tant que cela assouvit nos désirs, nos pulsions et nos envies personnelles ; on «prendra du bon temps ».

L’islam nous inculque un tout autre rapport au temps qui est avant tout un bienfait énorme que le musulman ne peut se permettre de gaspiller. Il est conscient que sa durée de vie est limitée à un nombre de jours déjà déterminés : entre celui de sa naissance et celui de son décès inévitable. Cette rareté et cette préciosité du temps, dont le croyant saisit la valeur, le poussent à accomplir un maximum de bonnes œuvres en vue de les retrouver dans l’au-delà :

“ Le jour où chaque âme trouvera devant elle le bien qu’elle aura accompli, de même que le mal qu’elle aura commis, elle souhaitera qu’il y ait entre elle et ce mal une longue distance ! […] ” ( Al-Imran, 30)

Les comptes que l’être humain aura à rendre à son Seigneur sont donc liés à la manière dont il aura occupé son temps sur Terre car c’est de cela que dépend sa destination finale. Aussi, est-ce en exploitant bien son temps qu’il peut espérer obtenir une bonne fin et se mettre à l’abri du mal qu’il a commis.

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2 « You Only Live Once » : tu ne vis qu’une fois [donc autant en profiter].

4 En d’autres termes, le croyant censé ne peut se permettre de « perdre son temps » car celui-ci est bien trop précieux,3 chaque instant de sa vie comporte ainsi des opportunités afin d’œuvrer pour son au-delà. Ici, time is hassanaat 4.

Le temps est un grand bienfait divin que le Coran nous incite à considérer à sa juste valeur. Allah nous y exhorte à contempler et à méditer sur l’alternance du jour et de la nuit, le soleil et la lune, qui constituent les éléments avec lesquels l’être humain se repère et organise le temps qui “passe” sur Terre ; le jour étant destiné aux activités et la nuit au repos.5 Le soleil permet ainsi le découpage du temps en jours et la lune permet son découpage en mois et en années.

“Nous avons fait de la nuit et du jour deux signes, en rendant sombre celui de la nuit et lumineux celui du jour, afin que vous puissiez rechercher les bienfaits de votre Seigneur, et connaître le nombre des années et le calcul du temps. Nous avons exposé toute chose de manière détaillée.” ( Al-Isra, 12)

Plusieurs versets indiquent l’immense bienfait qu’est le temps et pour lequel le musulman se doit d’être reconnaissant :

3 Voir Lettre à mon fils d’Ibn al-Jawzi dans lequel l’auteur insiste sur la préciosité du temps et la nécessité de l’occuper de la meilleure des manières, notamment à l’étude de la religion.
4 Les bonnes œuvres qui sont consignées pour être rétribuées dans l’au-delà.
5 Le temps ne “passe” pas dans l’absolu mais c’est l’état de l’Homme et de tout ce qu’Allah a créé sur Terre qui se dégrade à une vitesse qu’Allah a déterminée par Sa science, Sa sagesse et Sa miséricorde. Les signes du temps qu’Allah a créés ont pour objectif d’aider l’Homme à se repérer dans le temps qu’il va passer sur Terre -et pour se repérer dans l’espace (voir 16/16)-. Par ailleurs, le temps est relatif, le temps terrestre n’est par exemple pas identique au temps céleste : un jour pour Allah équivaut à 1 000 ans de ce que nous connaissons sur Terre. (voir 22/47, 32/5) Allah est celui qui a créé le temps, Il en fait ce qu’Il veut. Aussi, le Coran nous enseigne certains récits dans lesquels Allah a usé du temps comme miracle (Baqara 259 ; Al Kahf 9-26). Les gens de la caverne mentionnés dans sourate Al-Kahf pensaient avoir dormi un jour ou une partie d’un jour mais Allah les fit dormir 309 neuf ans. Cela nous montre également que le temps est subjectif. Ils eurent l’impression d’avoir dormi comme ils auraient pu le faire en temps “normal”, or lorsqu’ils se réveillèrent ils étaient à une toute autre époque. Cela nous montre également que nous ne sommes pas maîtres du temps, moins encore lorsque nous sommes inconscients. Aussi, une fois morts, la notion de temps telle que nous la connaissons sur Terre n’aura plus de sens, notre état ne se dégradera plus comme c’est le cas ici-bas. Nous serons dans une autre configuration, celle de l’éternité et de la permanence des états, dont la mort ne constitue que la porte d’entrée.

6 Voir aussi les versets : 10/5 ; 6/96

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« Et pour vous il a assujetti le soleil et la lune à un mouvement perpétuel, de même qu’Il a mis à votre service la nuit et le jour. Il vous a accordé de tout ce dont vous Lui avez demandé.

Et si vous comptiez les bienfaits d’Allah, vous ne sauriez les dénombrer. […]  » (Ibrahim, )33-34

 » C’est Lui qui a établi l’alternance de la nuit et du jour pour quiconque veut y réfléchir ou se montrer reconnaissant  » (Al-Furqan, 62)

À plusieurs endroits du Coran, Allah jure par le temps7 et par certains de ses signes comme la nuit et le jour8, l’aube9 ou encore le jour montant10 pour souligner leur importance. En effet, le temps est notre capital avec lequel on investit dans l’au-delà. C’est donc notre vie mondaine mais aussi notre vie éternelle, car c’est en fonction de ce que l’on sème dans cette première que l’on récoltera dans cette dernière. Chaque jour qui passe est ainsi un jour de moins du délai qui nous a été accordé en ce monde et un pas de plus vers notre ultime destination. C’est en ce sens qu’al-Hassan al-Basri dit : “O fils d’Adam, sache que le temps joue sur toi, n’oublie donc pas de jouer sur lui”. Ainsi, si le temps agit sur nous, nous devons également agir sur lui en l’occupant à des choses bénéfiques car chaque jour qui passe est une partie de nous qui s’en va.

Le temps est étroitement lié au rythme des rites et des adorations qui, pour la plupart, doivent être accomplis à un moment fixé. C’est le cas de la Zakat (l’impôt légal), du jeûne du mois de Ramadan11, du Hajj (grand pèlerinage), mais aussi des cinq prières quotidiennes obligatoires qui doivent être accomplies à des moments déterminés.

11 ainsi que d’autres jours de jeûne recommandés.

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“[…] la prière est, pour les croyants, une obligation, en des temps déterminés”

Les adorations sont liées à des phénomènes naturels tels que la position du soleil et les phases lunaires. Pour le musulman, c’est cette combinaison entre ses adorations et les manifestations visibles du temps qui donne une cadence à ses jours et rythme sa vie.

Dans la société musulmane, le temps est organisé autour des adorations et particulièrement autour de la prière. L’appel à la prière instaure une harmonie dans la vie des musulmans qui se rassemblent cinq fois par jour pour prier leur Seigneur. Leurs autres activités mondaines s’organisent autour du rythme de celles-ci. Ainsi en est-il de leurs repas, de leurs activités professionnelles et personnelles et de leur rythme de sommeil.

L’islam nous enseigne l’importance du temps et la nécessité de l’investir de la meilleure des façons. La perte de temps est ainsi considérée comme quelque chose de plus néfaste que la perte d’argent. En effet, chaque minute qui passe ne pourra plus jamais être rattrapée, contrairement à l’argent. Le temps qui passe est donc irréversible.

A ce propos le Prophète صلى الله عليه وسلم a dit : « il existe deux bienfaits dont beaucoup de gens dupés ne sauront tirer profit : la santé et le temps libre. »12 C’est-à-dire que si le musulman est en bonne santé et qu’il a du temps libre, il ne peut se permettre d’être négligeant ou paresseux dans l’accomplissement des oeuvres de bien. Autrement, il aura gâché sa vie en n’ayant pas exploité son temps libre de manière à investir dans son au-delà. Or, celui qui agit de la sorte en ne cessant de reporter les bonnes œuvres et le repentir à plus tard le regrettera amèrement. Il souhaitera alors revenir sur Terre ne serait-ce que pour un court délai afin de rattraper le temps perdu et d’œuvrer pour l’au-delà :

“Dépensez [dans l’obéissance à Allah] de ce que Nous vous avons attribué, avant que la mort ne vienne à l’un de vous et qu’il ne dise : ‘Seigneur ! Si Tu m’accordais un court délai, je

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12 Bukhary

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ferai l’aumône et serai parmi les pieux !’ Or Allah n’accorde jamais de délai à celui dont le terme est arrivé. Allah connaît parfaitement vos agissements (Al-Munafiqun, 10-11)

Ceci nous montre qu’il est important de bien utiliser son temps tant que l’on en est encore en mesure de le faire. Le Prophète صلى الله عليه وسلم a dit : « Tire profit de cinq choses avant que cinq autres ne surviennent : de ta vie avant de mourir, de ta santé avant de tomber malade, de ton temps libre avant d’être occupé, de ta jeunesse avant de vieillir et de ta richesse avant de devenir pauvre ». (Al-Hakim)

Le croyant prend toujours soin de mener sa vie ici-bas en fonction de sa religion et non l’inverse et s’il se retrouve dans des situations où il a besoin de sacrifier quelque chose, ce sera d’abord ses biens, puis sa personne, mais jamais sa foi. Allah a dit :

“ [La vie de] l’au-delà est pourtant meilleure et plus durable [que la vie d’ici-bas] ”

Les érudits ont déduit de ce verset que si l’au-delà est meilleur et plus durable que cette vie passagère, il n’est pas concevable pour le croyant de préférer ce qui est passager à ce qui dure éternellement, ni de se soucier davantage des choses qui périront incessamment aux dépens d’une demeure éternelle qui ne prend jamais fin13.

Le temps est si important dans la vie du musulman qu’il sera interrogé sur sa gestion le Jour Dernier. Le Prophète صلى الله عليه وسلم nous a informé que « lorsque l’homme se trouvera debout devant son Seigneur, il ne s’en ira pas avant qu’on ne l’interroge sur cinq choses : comment il a vécu sa vie, comment il a passé sa jeunesse, comment il a acquis ses biens, comment il les a dépensés et comment il a appliqué son savoir. » (Tirmidhi)

Le musulman prend conscience de l’importance du temps et en fait bon usage. Il ne cesse de se rappeler que son Créateur l’interrogera sur ce qu’il en a fait. Il saisit par conséquent toute opportunité qui lui est offerte d’accomplir de bonnes œuvres et de se rapprocher de Lui.

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13 Voir tafsir Ibn Kathir.

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De même, le musulman prend soin de fréquenter des personnes qui ne perdent pas leur temps mais qui, à l’inverse, l’utilisent dans l’obéissance à Allah. Il faut qu’il n’y ait pas de jour qui passe sans qu’il accomplisse de bonnes œuvres, sans qu’il apprenne ou enseigne quelque chose qui augmente la foi ou sans qu’il ne s’engage pour le bien général de sa communauté.

Le croyant doit toujours se remettre en question et se demander s’il mène la vie que son Créateur attend de lui. Pour ce faire, il Le consulte14 dans ses prises de décisions, demande conseil aux gens de bien et s’inspire de la manière dont les grands personnages de l’islam employaient leur temps.

Se rappeler pourquoi nous avons été créés et se souvenir de la mort et du Jour Dernier sont probablement les meilleurs moyens pour nous inciter à préserver notre temps. Durant cette courte durée de vie sur Terre, nous avons deux choix : ou bien nous œuvrons pour l’au-delà et nous réussirons dans les deux mondes, ou bien nous assouvissons uniquement nos passions et nous finirons perdant dans cette vie et celle de l’au-delà. Aussi, les enjeux et les conséquences de la manière dont nous disposons de notre temps sont si considérables, que nous devons profiter de chaque instant pour faire le bien.

 » L’homme est en perdition »

Ensuite, Allah décrit la condition tragique de l’humanité dans son ensemble : l’homme est voué à la perdition en dehors de la religion car il a été créé faible et instable. La faiblesse et l’instabilité font partie de la nature même de l’être humain, c’est d’ailleurs ce qui le caractérise, contrairement aux anges et aux animaux. Aussi, ici Allah interpelle le croyant en tant qu’humain avant tout.

“Allah veut vous alléger [les obligations], car l’homme a été créé faible” (A-Nissa, 28)

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14 Nous faisons référence ici à la prière de consultation (salat al-istikhaara)

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En effet, celui-ci est continuellement changeant en raison de la particularité même de son cœur qui ne cesse d’être traversé par des influences paradoxales : on dit que son cœur se “retourne” sans cesse. Le Prophète صلى الله عليه وسلم a dit: « L’exemple du cœur est comme celui d’une plume que les vents font tourner dans un désert » (Ibn Maja) Or, la vie intérieure de l’être humain et sa tranquillité dépendent justement de l’état de son cœur qui est en mouvement permanent. C’est pourquoi le Prophète (صلى الله عليه وسلم) demandait fréquemment à Allah :

Tirmidhi

“O toi qui fait tourner les coeurs, raffermis mon coeur sur Ta religion”

Cette vulnérabilité structurelle est le fardeau de l’humain et constitue sa plus grande faiblesse. Incapable de faire face seul à son chaos intérieur, il se retrouve dépendant de tout un tas de fausses croyances et d’illusions auxquelles il tente de se raccrocher pour fuir l’affrontement de son vide spirituel, ce qui ne genère que mal-être. En effet, le terme “mal-être” exprime l’idée de la souffrance de l’être15 qui découle de sa négligence et de celle de ses besoins -spirituels-. L’homme est en effet un serviteur qui a besoin d’un maître ; s’il n’en a pas16, il en trouvera nécessairement un autre. Ainsi, à défaut de se soumettre à son Seigneur, il se soumettra à un autre être et/ou à ses passions, qui lui nuiront et l’exploiteront jusqu’à sa destruction.

La vulnérabilité structurelle de l’humain comporte deux dimensions. La première est interne et concerne sa nature qui fait de lui un être faible ayant besoin de déployer des efforts pour trouver la tranquillité dans sa vie intérieure en se soumettant à son Seigneur de la manière qu’Il agrée. Allah par Sa bonté qui lui est propre veut faciliter la vie des Hommes en leur montrant la voie à suivre leur permettant de transformer cette faiblesse en force, dès lors qu’ils s’y accrochent fidèlement et fermement. Cela dit, la guidée étant uniquement une

15 ou en d’autres termes de son âme
16 s’il ne l’a pas découvert ou s’il l’a renié.

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grâce d’Allah17 qui peut être retirée à tout moment, le croyant conscient demande constamment à Allah de le préserver et de l’accompagner à chaque instant :

 » ô Allah ne me laisse pas livré à moi-même ne serait-ce qu’un instant (litt : le temps d’un

clin d’œil )  »

La seconde dimension de cette vulnérabilité est quant à elle d’ordre social du fait que l’homme a également besoin des autres pour satisfaire certains de ses besoins. Les êtres humains sont en effet des êtres sociaux interdépendants. Ils doivent ainsi se cramponner ensemble au câble (habl) d’Allah (le Coran).

« Et cramponnez vous ensemble au câble d’Allah  » (al-Imran, 103)

Comprendre sa vulnérabilité, la reconnaître et orienter sa dépendance en la transformant en humilité devant Allah est ce qui permet à l’Homme de gagner le rang élevé d’adorateur. Cette reconnaissance est centrale car lorsque l’Homme est dans l’illusion de sa propre force, il détruit tout sur son passage et sème la corruption. L’humain est en effet dépendant de tout ce qu’Allah a créé pour Lui mais s’en croit pourtant maître ; c’est pourquoi Sa porte lui est fermée. De plus, c’est justement parce qu’il est plus que jamais bercé dans cette illusion de puissance aujourd’hui qu’il est, en vérité, encore plus vulnérable que jamais intérieurement. Il s’agit d’une dépendance à tout un tas de choses (argent, drogues, alcool, médicaments, dépendance affective, etc. …) qui manifeste et alimente une grande faiblesse intérieure.

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O vous qui croyez! Répondez à Allah et au Messager lorsqu’il vous appelle à ce qui vous donne la (vraie) vie, et sachez qu’Allah s’interpose entre l’homme et son cœur, et que c’est vers Lui que vous serez rassemblés.(al-Anfal, )24

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Il est donc demandé à l’Homme d’accepter sa dépendance et de l’orienter vers Allah afin de se renforcer spirituellement et intérieurement, avec Son aide. C’est alors que son rapport aux choses qui l’entourent se transformera. On comprendra ainsi qu’un pauvre puisse être indépendant et qu’un riche puisse être dépendant à l’argent ( al-faqr al-chadid) car il s’agit d’un problème de rapport à l’argent et non d’argent en tant que tel. La dépendance est en d’autres termes le véritable critère de pauvreté -spirituelle-. Il faut ainsi chercher la richesse en son âme en ne visant l’élévation qu’auprès d’Allah et non en courant derrière les chimères de la dounya. Dès lors que l’on saisit l’importance de se défaire de ces fausses idoles pour ne laisser qu’Allah au centre de son cœur, on comprend également la grande importance d’accorder une attention particulière à celui-ci.

Cela implique un travail permanent d’attention, de maîtrise et de protection du cœur de la part du croyant afin d’orienter sa dépendance uniquement vers Celui qui le mérite et de se préserver du mal qu’il y a en lui-même et des insufflations sataniques qui l’invitent à le suivre. En outre, Allah dit dans le sens :

“ Le jour où ni les biens, ni les enfants ne seront d’aucune utilité, sauf celui qui vient à Allah avec un coeur sain” (a-Chu’ara, 88-89)

Par ailleurs, les secousses des épreuves ont pour objectifs de renvoyer les êtres humains au plus profond d’eux-mêmes afin qu’ils reconnaissent leur vulnérabilité et se tournent vers Leur Secoureur.18

18 sans négliger les autres moyens concrets d’action

“Pas du tout, mais ce qu’ils ont accompli couvre leurs cœurs » (al-Mutaffifin, 14)

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12

« Est ce que les gens pensent que nous les laisserons dire ‘Nous croyons’ sans les éprouver ? Nous avons certes éprouvé ceux qui vécurent avant eux, et c’est ainsi qu’Allah distingue ceux qui disent la vérité de ceux qui mentent ‘ (al-Ankabut, 1-3)

Les épreuves sont le signe de l’amour du Créateur pour Son serviteur, et, plus celui-ci est éprouvé, plus il est aimé de Lui. Les épreuves s’intensifient donc en fonction du degré de proximité avec Allah.

« [Les plus éprouvés] sont les prophètes et ensuite du plus pieux vers le moins pieux. La personne est éprouvée en fonction de sa religion, si sa religion est forte alors son épreuve sera dure et s’il y a une faiblesse dans sa religion alors il sera éprouvé en fonction de sa religion. Le serviteur ne cesse d’être éprouvé jusqu’au moment où l’épreuve le laisse alors qu’il marche sur la Terre sans qu’il n’ai plus aucun péché ».

Les croyants purifient leurs cœurs en acceptant la volonté de leur Seigneur, en reconnaissant leurs propres limites et en agissant conformément à ce qu’Il attend d’eux, ce n’est qu’alors qu’Il les utilise pour Sa cause. Le premier pas que doit donc faire dans cette direction est une action du coeur (iraada, ‘azm, niyya) en direction de Son Seigneur qui va, si elle est sincère, être suivie d’actions des autres membres du corps car dès lors que le croyant s’inscrit dans cette démarche ses actions vont également suivre. Le Prophète صلى الله عليه وسلم a dit :

« En vérité, il y a dans le corps humain un morceau de chair qui, en bon état, permet au corps tout entier de prospérer et qui, en mauvais état, le corrompt en entier, c’est le cœur. » (Bukhary&Muslim)

Aussi, le croyant doit gérer et affronter son chaos intérieur et spirituel (la perdition dont il est question) qui le traverse en commençant par tourner perpétuellement son cœur vers Allah, en revenant vers Lui, en oeuvrant et en s’entourant de bonne compagnie avec laquelle il cheminera et parviendra à l’apprivoiser, à guérir ses maladies, dompter ses

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qualités (jilbiyya) et acquérir les manquantes de manière à véritablement vivre pleinement le tawhid. Cela implique nécessairement de privilégier les réalités spirituelles aux réalités matérielles, afin de se mettre à l’abri dans l’au-delà plutôt que dans l’immédiat. Le Prophète : a dit à ce sujet صلى الله عليه وسلم

« Allah a dit: Je jure par Ma puissance ! Je ne vais pas rassembler pour mon serviteur deux peurs et deux sécurités: s’il a eu peur de Moi dans la vie d’ici-bas Je lui donne la sécurité le jour de la résurrection et s’il se sentait en sécurité vis-à-vis de Moi dans la vie d’ici-bas Je vais l’effrayer dans l’au-delà ». (Ibn Hibban)

Eneffet, celuiquicraintAllahetSarencontre,lapréparenécessairement.Allahluigarantit alors la sécurité le Jour dernier mais aussi une certaine tranquillité en ce monde, car la définition -linguistique- de la foi (imaan) comprend également la notion de sécurité et de quiétude (amn) -spirituelle-. C’est justement celle-ci qui permet de supporter l’instabilité matérielle. Il faut donc comprendre et construire notre vie à l’aune de ces réalités spirituelles.
« Ceux qui ont cru et n’ont point troublé la pureté de leur foi par quelqu’iniquité (association),

ceux-là ont la sécurité; et ce sont eux les bien-guidés » (al-An3am, 82)

En effet, tous les problèmes spirituels et intérieurs découlent de problèmes de tawhid et de mauvaises priorités. Vivre intimement le tawhid consiste en effet à soumettre entièrement son cœur à Allah ; ceci constitue l’élan spirituel qui pousse à l’autodiscipline du reste des membres à travers l’adoration. Aussi le croyant qui a réalisé le tawhid est celui qui a le plus orienté son cœur vers Allah et lui a exprimé sa dépendance totale. Il sait par conséquent pourquoi, mais surtout pour qui il agit et en quoi il espère.

 

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« C’est pour la face d’Allah que nous vous nourrissons: nous ne voulons de vous ni récompense ni gratitude. » (al-Insan, 9)

III. Le remède : “ sauf ceux qui croient, font de bonnes oeuvres, s’entraident mutuellement à la vérité et s’entraident mutuellement à la patience”

Allah énumère explicitement les 4 conditions pour sortir de la perdition et ainsi obtenir la guidée et la félicité :

  • – croire / avoir la foi,
  • – faire des bonnes oeuvres,
  • – s’enjoindre à la vérité ( soi et les autres),
  • – s’enjoindre à la patience ( soi et les autres)Ces conditions respectent un ordre allant du plus général au plus précis. Il y a un nombre important de personnes qui croient, moins qui croient et font de bonnes œuvres, moins encore qui ajoutent à cela le fait de s’enjoindre à la vérité et une infime minorité seulement fait tout cela tout en s’enjoignant à la patience. Ce verset condense donc le remède aux vulnérabilités structurelles de l’homme qui sont de deux types :

    -interne : le cœur est instable : d’où la nécessité d’affronter et gérer son chaos intérieur. Il faut donc croire et faire de bonnes œuvres => démarche individuelle.

    -externe : dépendance aux autres : il faut la reconnaître et composer avec. Il faut donc s’entraider à la vérité et à la patience => dimension collective. Il faut se lier au groupe (bonne compagnie)

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Ces vulnérabilités sont reliées, la seconde découlant de la première, c’est pourquoi les deux dimensionsduremède (individuelleetcollective)sontnécessairesetinterdépendantes.Il faut ainsi essayer de trouver un équilibre entre solitude et don de soi car l’excès de chacun d’eux est néfaste, de même que se contenter uniquement de l’un d’eux est insuffisant pour sortir de la perdition.

Contrairement aux apparences, le bonheur ne s’estime pas à la situation matérielle et palpable de l’humain. Il y a une différence notable entre la réalité matérielle et la réalité spirituelle des individus. Les non-musulmans ne sont par exemple pas plus heureux que les musulmans malgré le fait qu’Allah leur a ouvert les portes de la dounya. En effet, lorsque l’homme est livré à lui-même, étant donné sa nature de serviteur, il va chercher son maître, et, à défaut de s’y soumettre, il va devenir esclave de ses propres passions ou d’autres qu‘Allah ce qui est source de grandes souffrances, tandis que le croyant est serein malgré les contraintes et les difficultés de son existence car il se tranquillise en Allah. C’est une question d’éducation de son âme (incitatrice au mal, destructrice) et de résistance (à la frustration) par opposition au suivi des passions qui détruit l’âme au fur et à mesure, contrairement à ce qu’il en paraît -notamment sur les réseaux sociaux-. En effet, avec le temps, et en l’absence d’un véritable travail d’éducation, le cœur noircit, durcit et se détruit et rien ne peut le réparer si ce n’est Celui qui les fait tourner comme Il veut. Il n’y a en effet pas plus menteur que l’homme vis-à-vis de lui-même lorsqu’il suit ses passions, c’est pourquoi Allah parle d’aveuglement des cœurs.

“Car ce ne sont pas les yeux qui s’aveuglent, mais, ce sont les cœurs dans les poitrines qui s’aveuglent.” (Al-Hajj, 46)

16

“Quant à celui qui se détourne de Mon rappel, il mènera une vie pleine de gêne, et au Jour de la Résurrection, Nous l’amènerons au rassemblement aveugle. Il dira : ‘Seigneur ! Pourquoi me fais-Tu comparaître aveugle alors qu’auparavant je voyais ? Tout comme tu as négligé Nos signes qui te sont parvenus, aujourd’hui tu seras abandonné [en Enfer].” ” ( Taha, )124-126

L’homme qui suit ses passions est aveuglé mais sait dans le fond qu’il se ment à lui-même, c’est simplement qu’il refuse d’entendre la vérité, plus encore de s’y soumettre. Allah dit :

« L’homme est au fait de ses agissements » (Al-Qiyyama, 14)

Quant à celui qui cherche à éduquer son âme, il libère une grande énergie mentale et physique pour se consacrer à l’’ibada plutôt qu’à la désobéissance ce qui lui permet de gagner en profondeur. Il sait que tout ce qui se joue dans l’au-delà se joue déjà ici-bas, et le cœur en est la preuve, c’est pourquoi il cherche à construire son paradis intérieur qui sera gage de son paradis dans l’au-delà. Ce qui se vit intérieurement ici se matérialisera donc dans l’au-delà. Ainsi, celui qui s’accroche à la voie droite ( a-sirat al-mustaqim) en vivant intimement le tawhid, traversera certainement le pont sirat avec une grande facilité, tandis que ceux qui vacillent déjà ici bas sur ce chemin, vacilleront probablement aussi dans l’au-delà.

Cela dit, la vie est un lieu d’épreuves. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que nous soyons éprouvés. Bien au contraire, celles-ci font nécessairement parties du chemin puisqu’elles sont l’objectif même de la vie par laquelle Allah distingue les êtres humains en catégories. De plus, elles sont le signe de l’amour d’Allah pour Ses serviteurs car les plus aimés de Lui sont les plus éprouvés en cette vie. Parmi les épreuves figurent l’usure de la foi par le temps, qui doit pousser le croyant à renouveler son engagement envers Allah à chaque phase d’érosion car la vie est un parcours initiatique qui ne permet pas la stagnation.

17

 » La foi s’use comme le vêtement de l’un d’entre-vous19, ainsi demandez à Allah de renouveler la foi dans vos coeurs » » (al-Hakim)

Aussi, le croyant cherche à se rapprocher toujours davantage de son Seigneur en faisant des efforts permanents et toujours plus conséquents car il est prêt à tout donner pour se mettre à l’abri dans l’au-delà.

“Certes Allah a acheté des croyants leurs personnes et leurs biens en l’échange du Paradis […]” (Tawba, 111)

Pour ce faire, il doit tout d’abord accepter de traverser des phases telles qui sont caractérisées par une mélancolie et une perte du goût des adorations auxquelles il s’est habitué. Il va donc lui falloir sacrifier davantage pour gravir ce seuil (fatra) et découvrir une saveur nouvelle à ses adorations et une profondeur inconnue jusqu’à lors. Il lui faudra donc traverser un passage durant lequel il devient étranger à lui-même pour se redécouvrir et grandir. Cela n’est possible qu’au travers d’efforts de sacrifices, qui constituent l’essence même de la religion.

« Lorsque vous pratiquerez la vente appelée “Al ‘Ina”20, que vous attraperez les queues des vaches, que vous serez satisfaits de l’agriculture21 et que vous délaisserez le djihad22, Allah fera s’abattre sur vous une humiliation qu’il ne retirera pas jusqu’à ce que vous reveniez à votre religion ». (Abu Dawud)

Les savants ont déduit de ce hadith qu’il n’était pas permis de délaisser les efforts (djihad) pour Allah car la foi est un perpétuel renouvellement. Il s’agit d’une lutte permanente, notamment contre soi et sa propre paresse. En l’absence d’efforts en ce sens, il y a un risque

19 à cause des péchés

20 Il s’agit d’un type de vente interdit dans lequel il y a de l’usure.
21 Les trois premières choses mentionnées montrent le fait de se satisfaire de la vie d’ici-bas et de courir après ses bienfaits éphémères.
22 Le djihad signifie le fait de faire des efforts à la fois par la parole, la main, les biens et la plume afin de combattre le nafs (la partie de la personne qui la pousse vers le mal), les pécheurs, les innovateurs, les hypocrites et les mécréants dans le but que la parole d’Allah soit la plus haute.

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18

de trouver le temps long et de voir son cœur s’endurcir comme cela a été le cas pour les Juifs et les Chrétiens qui ont fini par tomber dans le laxisme, puis dans la perversité. 23

“ Le moment n’est-il pas venu pour ceux qui ont cru que leurs cœurs se tranquillisent à l’évocation d’Allah 24 et devant ce qui est descendu de la vérité et de ne point être pareils à ceux qui ont reçu le Livre avant eux ? Ceux-ci trouvèrent le temps long, leurs cœurs s’endurcirent et beaucoup d’entre-eux sont pervers.” (al-Hadid, 16)

Le croyant doit donc gérer et utiliser son temps de manière utile en alternant entre des phases de temps personnel et de temps collectif car c’est uniquement ainsi qu’il pourra réunir les 4 conditions du salut mentionnées dans la sourate : 2 concernent la dimension personnelle et 2 autres la dimension collective. Cette dernière revêt une importance particulière, plus encore dans notre époque où toutes les structures collectives ancestrales ont été détruites, jusqu’à sa plus petite cellule constitutive, la famille. Pourtant, aucun individu ne peut faire l’économie de la collectivité. Or, l’individualisme de l’homme (hyper)moderne a atteint son paroxysme en allant jusqu’à diviser les membres du foyer, poussant ainsi l’humanité davantage à sa perte.

L’homme a donc besoin de ces deux dimensions pour cheminer vers Allah dans sa vie. Il lui faut donc articuler ces phases de temps individuel et des phases de temps collectif qui ne s’opposent pas mais, à l’inverse, se complètent. Il doit donc, dans un premier temps, se faire violence et affronter ses propres démons pour avancer car ce chemin intérieur se fait seul et personne ne peut le faire pour un autre, quand bien même il le voudrait. Ceci étant dit, il ne pourra pas non plus le faire sans se lier au collectif qui lui permettra de mettre en pratique ce

23

24 C’est à dire : Le moment n’est-il pas venu pour les croyants que leurs coeurs s’adoucissent et se recueillent pour le

Rappel d’Allah qui est le Coran et à la vérité avec laquelle le Prophète صلى الله عليه وسلم est venu et qu’ils se soumettent à ses ordres et qu’ils s’écartent de ses interdits ? Il y a dans ce verset un encouragement pour les croyants vers le fait qu’ils se recueillent pour Allah, pour Son Livre et pour la sagesse qu’Il a révélé. Il y a également dans ce verset un encouragement pour les croyants à se rappeler l’exhortation divine et les règles de l’Islam à chaque instant et à faire leur introspection à ce propos. (a-Sa’di)

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19

qu’il aura acquis sur le plan individuel ; cette dialectique entre temps personnel et temps collectif se vit en même temps. La vie spirituelle intérieure et la vie collective sont donc deux réalités qui cohabitent ; le croyant doit ainsi être aussi bien un SaliH qu’un muSliH.

Le temps individuel permet donc de se lier intimement à Allah mais aussi de réparer ce lien qui est régulièrement mis à mal par les péchés qui voilent le cœur mais aussi par l’exposition de soi au regard des autres.

En ce qui concerne le temps collectif, celui-ci dépasse le simple fait de se mélanger aux autres, il s’agit de faire société mais avec les bons car l’entourage joue un rôle considérable sur nos cadres de pensée, notre vision du monde (croyance) et donc notre rapport à celui-ci. Qui plus est, ceci a une influence directe sur notre mode de vie (pratique). Il est donc fondamental pour le croyant de s’entourer de modèles qui l’influencent positivement. Il peut s’agir de ses parents mais aussi d’enseignants et/ou d’ami.e.s qu’il fréquente régulièrement et avec qui il échange et partage des moments de vie. Ces modèles vont incarner des valeurs vers lesquelles il tend et posséder des qualités qui lui manquent. En effet, l’apprentissage dépasse très largement la simple dimension théorique du savoir. Le croyant se nourrit et s’enrichit également beaucoup de ces modèles qu’il a autour de lui, raison pour laquelle les pieux prédécesseurs tenaient compagnie aux savants pieux, les suivaient, les questionnaient et apprenaient tout autant de leur conduite que de leur savoir. Ces savants incarnaient finalement les modèles vers lesquels tendre et leur donnaient une dimension concrète. En effet, les savants sont les modèles de la communauté et sans eux celle-ci est comme un troupeau de brebis sans bergers. Le Prophète صلى الله عليه وسلم a dit à ce sujet : “Ne prends comme compagnon que le croyant et ne mange chez toi que le pieux” () car ceux-ci auront une influence certaine sur toi. En d’autres termes, nous sommes donc le produit de notre entourage. C’est lui qui façonne le filtre à travers lequel on va appréhender le monde et sur lequel on va chercher à s’aligner. Ce filtre, rarement conscientisé, fait partie de la nature humaine car l’homme appréhende nécessairement le monde à travers sa subjectivité (ce fameux filtre) qui est le fruit de son histoire et de sa trajectoire.

20

Ceci étant, il faut tenir compte de ses propres spécificités dans cette équation car Allah a doté les êtres humains de qualités, de défauts et de caractéristiques différentes ce qui fait qu’en faisant les mêmes choses on ne parviendra pas au même résultat. Il ne s’agit donc pas de parvenir à un résultat qui serait un idéal-type absolu nous obligeant à nous renier totalement et à porter un masque, mais de chercher à changer véritablement en profondeur en partant de ce que nous sommes pour parvenir à devenir la meilleure version de nous-mêmes. Il faut donc trouver un équilibre, toujours fragile, entre influence de l’exemple et prise en compte de sa réalité propre. Cette équation se fait dans le cadre d’un dialogue intérieur et s’appuie sur le lien qui se construit avec Allah dans le temps individuel.

Il y aura nécessairement des variations dans l’investissement dans l’une ou l’autre de ces sphères car il est impossible de parvenir à un parfait équilibre permanent, mais celles-ci doivent rester raisonnables afin de ne pas se retrouver dans un extrême, que ce soit la solitude absolue ou la perte totale de soi dans le groupe, d’autant plus que cela est caractéristique des pervers et des hypocrites.

La dynamique collective ancre les réalités de la foi en même temps qu’elle les pervertit du fait qu’elle expose le croyant aux regards, tandis que la dynamique individuelle permet l’accès à la profondeur mais aussi aux doutes et à l’incertitude. Le collectif va donc mettre la foi du croyant à l’épreuve, raison pour laquelle il lui est nécessaire de seressourcer intérieurement durant un temps personnel, mais celui-ci doit également être circonscrit dans le temps car l’excès de solitude mène à la perdition, la perversion et l’hypocrisie.

« Essayez d’être toujours en communauté, gare à la séparation, Satan est proche du solitaire et plus éloigné de deux personnes ensembles. » (Tirmidhi)

Ainsi, ces dimensions, horizontale et verticale, permettent toutes deux au croyant d’éduquer son âme, différemment. La première apporte une éducation par le “terrain” de la vie et des pairs, tandis que la seconde permet la connaissance de soi, de ses qualités et de celles manquantes, dès lors que ces démarches sont entrepris avec sincérité.

21

En outre, la vie, et par conséquent la foi, est faite de saisons et de cycles ; elle n’est pas linéaire mais cyclique. Le croyant traverse des phases et doit se montrer patient pour cheminer, cela veut dire qu’il doit se faire patienter car ce sont des choses qui se font sur un temps long et dont le niveau de difficulté augmente à mesure qu’il gravit des seuils.

« Celui qui se fait patienter / persévère, Allah lui accorde la patience ». (Bukhary)

De même, il devra sacrifier davantage au fur et à mesure jusqu’à faire don de son être tout entier. Le degré de sacrifice prouve en effet le degré de sincérité de la foi, c’est pourquoi Allah va éprouver Ses serviteurs pour dévoiler leur degré de sincérité par leur sacrifice.

Cette notion de sacrifice implique de faire triompher la volonté d’Allah sur notre propre volonté. Cet exercice est d’autant plus difficile dans l’époque dans laquelle nous vivons où le « moi » (self) est devenu une divinité à part entière, y compris chez ceux qui se disent musulmans, raison pour laquelle nous voulons adorer Allah selon nos propres conditions. Allah dit lui-même dans le sens :

 » Ne vois-tu pas celui qui prend ses propres passions comme divinités ?  » (al-Jaathiyya, 23)

Or c’est Allah le Seigneur, et nous sommes Ses serviteurs. Il se passe de l’adoration de l’ensemble de Sa création, Il n’a pas besoin de nous mais nous de Lui. Nous devons donc prendre conscience de notre propre petitesse ; nous avons été créés de terre et nous retournerons à la terre. Cette prise de conscience doit nous mener à sortir de notre rapport utilitariste à la foi : j’adore Allah surtout quand j’ai besoin de quelque chose en attendant un retour sur investissement mais je ne suis pas prêt à sacrifier certaines choses de mon confort ou de mon ego car je n’ai pas voulu aller au bout de la démarche. L’objectif visé est donc de parvenir à une soumission complète de son être25 (al-Baqara, 208) car Allah a

acheté les vies et les biens des croyants en échange de leur Paradis et condamne ceux qui L’adorent en marge de leur existence.

« Il en est parmi les gens qui adorent Allah marginalement. S’il leur arrive un bien, ils s’en tranquillisent, et s’il leur arrive une épreuve, ils détournent leur visage, perdant ainsi (le bien) de l’ici-bas et de l’au-delà. Telle est la perte évidente!  » (al-Hajj, 11)

Il est donc nécessaire de s’efforcer continuellement de revenir à Allah et de fournir toujours plus d’efforts pour gagner en proximité et en degrés. Ce n’est d’ailleurs qu’à partir de cette réforme intérieure profonde de chacun.e que l’on pourra espérer une réforme collective et l’amélioration de la condition de la communauté dans son ensemble, car Allah affirme qu’il ne change pas l’état d’un peuple tant que celui-là ne change pas ce qu’il y a en lui-même.

26 “En vérité, Allah ne modifie point l’état d’un peuple, tant que les gens le composant ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes.” (a-Ra’d, 11)

 

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